Sources inattendues du "Da Vinci Code"

Voici l’article d’un certain Vincent Aubin, agrégé de philosophie, pour le journal Le Monde, à ne pas mettre entre toutes les mains…

Savez-vous ce qu’est le « Mapah » ? Avez-vous entendu parler de Quintus Aucler ? lu La Sorcière de Michelet ? Le Juif errant d’Eugène Sue ? Le Temple d’Isis de Gérard de Nerval ? Non ? Dan Brown non plus, probablement. Il ignore donc que ces auteurs sont les vrais inspirateurs de son histoire. Comme nombre de ses lecteurs, il semble croire que les révélations du Da Vinci Code s’appuient sur des papyrus vieux de deux mille ans. Les « décodeurs » du Code s’y sont laissé prendre eux-mêmes, qui scrutent les Evangiles apocryphes pour y trouver la trace du mariage de Jésus, ou qui spéculent sur les indices du culte de la Déesse recueillis sur des tessons d’argile néolithiques. Vieux réflexe rationaliste, sans doute, qui oublie que l’imaginaire social a ses lois et sa vie propres, et que celles-ci ont peu à voir avec ce qu’on apprend dans les revues savantes.

Car évidemment, s’agissant d’un roman ou d’un film, la question à poser n’est pas celle de la vérité, mais celle de la vraisemblance : celle-ci doit être suffisante pour emporter l’adhésion du lecteur ou du spectateur. Le Da Vinci Code permet ainsi de cerner les contours du vraisemblable contemporain en matière de croyance. Or ces contours sont ceux d’une sensibilité esthético-religieuse qui s’est formée au XIXe siècle, au confluent des Lumières et du spiritualisme. Nous vivons encore de cette « foi humanitaire » que l’historien de la littérature Paul Bénichou appelait fort justement « l’hérésie romantique ».

Tout se joue entre l’horreur que doit inspirer le moine blême qui se fouette jusqu’au sang, et l’ambiance extatique de la scène finale du Da Vinci Code, quand le professeur américain, emblème du progrès, tombe à genoux en reconnaissant, dans les pyramides de verre du Louvre, le symbole de la Grande Déesse. Non à la religion du mâle (qui fait mal), oui au culte féminin (qui fait du bien).

C’est la formule même de l’hérésie romantique. Le XIXe siècle nous a inspiré l’idée que la vraie religion ne peut être que celle des origines. De façon surprenante, ces origines doivent en outre révéler une vie religieuse parfaitement conforme à nos propres aspirations : au fond, un christianisme sans Eglise, et sans péché originel. Ce désir s’exprime symboliquement dans l’idée que la religion de l’avenir ne peut être que celle de la femme. Exempte de la faute d’Eve, la femme, à l’origine, dut être prêtre. C’est l’idée que Michelet, par exemple, sollicite des Evangiles apocryphes : le premier christianisme, dit-il dans La Bible de l’humanité, est celui de « la Sophia visible, (du) pontificat de la femme ».

Il y a plus originel, d’ailleurs, que le christianisme primitif. Le XIXe siècle s’est manifestement senti plus à l’aise en ressuscitant un paganisme selon son coeur. Michelet lui-même, néopaïen comme il avait été néochrétien, voit dans la sorcière la véritable « prêtresse de la nature », persécutée par l’Eglise, parce qu’elle était femme, et qu’elle avait la science. « Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours/Le temps va ramener l’ordre des anciens jours/La terre a tressailli d’un souffle prophétique… » Comme un écho à ces vers de Gérard de Nerval, dans l’extase finale du Da Vinci Code, une voix de femme semble monter de la terre, chantant une sagesse ancienne. On n’est pas censé croire que le docte professeur Langdon entend juste passer le dernier métro.

Paul Bénichou remarquait déjà que la réhabilitation de la femme se confond avec celle de la chair. Le même mouvement conduit Dan Brown à faire l’éloge de la sexualité sacrée. « Ce n’est pas du sexe, c’est de la spiritualité », commente le héros à propos d’un accouplement rituel. L’accès au divin par la sexualité réalise en effet l’aspiration à une religion sans médiation, c’est-à-dire sans prêtre. C’est peut-être ce programme qui explique que le catholicisme, par excellence religion de la médiation, soit constamment le repoussoir de la nouvelle sensibilité. La hantise du complot clérical, incarné par les terribles jésuites du Juif errant, resurgit ainsi dans l’Opus Dei du Code. Même l’archétype anglo-saxon du moine espagnol, dans la tradition du Moine de Matthew Lewis, se survit durablement sous les traits de Silas.

Mais pour être vraiment un culte du « féminin céleste », comme dit joliment Gérard de Nerval, la foi nouvelle doit franchir encore un pas : la féminisation du divin, ou plutôt sa mutation hermaphrodite. « Ô vénérable mère Grande Déesse, mère ineffable, épouse du Grand Dieu », psalmodie Quintus Aucler, l’un des maîtres de Nerval en illuminisme. Le XIXe siècle a intensément rêvé d’un couple divin originel. En soutenant que le nom de Jéhovah réunit un principe masculin et un principe féminin, Dan Brown évoque irrésistiblement l’enseignement du Mapah. Le Mapah, qui s’appelait en réalité Ganneau, avait adopté ce pseudonyme pour réunir maman et papa dans son titre sacerdotal. Il prêcha, sous le nom d’Evadah, le culte d’une divinité bisexuée dont l’avènement n’aurait été que trop longtemps retardé par la croyance en un Dieu paternel. Le Christ et son épouse préfigurent à ses yeux l’humanité androgyne de demain. C’était en 1838. Le Mapah l’a rêvé, Sony-Columbia l’a fait.

2 thoughts on “Sources inattendues du "Da Vinci Code"

  1. pourquoi "pas entre toutes les mains"? Je n’ai rien trouvé de pornographique dans cet excellent article, à moins que je n’y aie pas vu des sous-entendus
    mais qui se cache derrnière le pseudonyme de Vincent Aubin?

  2. Justement, sans voir de complots partout, Vincent Aubin est son vrai nom, et il ne faudrait pas qu’un corbeau lui dise qu’on a reproduit son article sans son autorisation… A ne pas mettre entre toutes les mains, donc.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *