The Da Vinci Code : un succès calculé

Voici l’article que j’ai écrit en août dernier, après avoir lu le Da Vinci Code.

Vingt millions d’exemplaires vendus à travers le monde, une vingtaine de livres écrits en réponse au best-seller de Dan Brown et devenant des best-sellers à leur tour, l’engouement pour le Da Vinci Code ne se tarit pas : il s’en vend encore une cinquantaine par jour rien qu’en France, alors qu’un film commence à être tourné dans le 9ème arrondissement de Paris, dans le plus grand… secret. Un roman au final pourtant médiocre sur le plan littéraire et qui soulève, outre les questions historiques, un problème d’honnêteté intellectuelle et d’éthique éditoriale : comment des millions de lecteurs ont-ils pu être séduits par une telle imposture ?

Etablir la liste des « erreurs » historiques du Da Vinci Code demande un livre entier à tel point qu’il devient difficile, même pour un érudit, de toutes les déceler. Or Dan Brown sait très bien faire appel à des conseillers historiques, comme le démontre sa page « remerciements » et ce passage du livre : « Le dernier manuscrit de Langdon – une étude sur le culte de la Déesse – comportait plusieurs chapitres consacrés à Marie Madeleine, qui allaient faire du bruit. Même s’il s’agissait d’un travail très sérieusement documenté et déjà traité par d’autres auteurs, l’éditeur voulait s’assurer l’aval d’un certain nombre d’historiens et de sommités du monde des arts avant de le publier. » (p. 362) Dan Brown aurait-il donc commis sciemment toutes ces erreurs flagrantes ?

Comme le soulignent les auteurs de « Code Da Vinci, l’enquête » (1), le problème est d’abord qu’il y a écrit « roman » sur la couverture et que l’auteur commence par un chapitre intitulé « les faits » : comment mieux installer le doute dans l’esprit du lecteur. Mieux, dans une interview publiée sur son site Internet, l’auteur affirme « tout est vrai » si bien que le tollé suscité par cette publication l’oblige à la retirer. Chacun sait que l’auteur d’un roman est le seul connaissant la part de vérité qui s’y trouve mais cette allégation de Dan Brown fait sourire, si grossières sont certaines ficelles qui lui ont permis d’arriver à démontrer ce qui lui convenait pour bâtir son intrigue. Mais surtout, une telle déclaration alimente la polémique et par là même, les ventes, renvoyant dos-à-dos les défenseurs et les détracteurs de ses thèses qui attirent aussi bien les adeptes du New-Age que les amateurs de théories du complot et conspirations en tout genre, sans oublier les catholiques plus ou moins pratiquants ou de simples lecteurs en quête de vérité. Dan Brown reconnaît lui-même l’attrait du public pour le côté obscur : « Les mystères ont toujours des fans » (p.210) ou encore « si j’avais gagné une livre pour chaque recherche que j’ai dû faire sur la Rose, sur Marie-Madeleine, sur le Sang réal, sur les Mérovingiens, sur le Prieuré de Sion, etc., je serai millionnaire à l’heure qu’il est. Les énigmes historiques ont toujours le même succès… (p. 474) »

Ultime subtilité dans ce concept marketing drôlement bien ficelé – son éditeur est un ami – Dan Brown n’accorde aucune interview. « Teasing » poussé à l’extrême pour mieux laisser planer le mystère et surtout pour ne pas avoir à répondre aux questions embarrassantes qu’un honnête journaliste ne manquerait pas de lui poser, comme « êtes-vous conscient du scandale que vous provoquez en affirmant que le Christ aurait eu une descendance, sans pour autant être convaincant ? » Mais Dan Brown reste dans sa tour d’ivoire et nous n’avons, pour le mieux le découvrir, que son Da Vinci Code.

Alors se pose la question de l’honnêteté intellectuelle de l’auteur. Quand Dan Brown écrit « le héros, ainsi libéré du carcan rationnel de la recherche historique », croit-il vraiment ce qu’il écrit au point qu’il n’ose pas lui-même, comme écrivain, faire appel à des historiens vivants ou décédés de peur qu’ils servent l’ennemi de toujours, à savoir l’Eglise catholique ? Ou s’agit-il, une fois plus, de provocation ? Tout comme les nombreuses caricatures des prélats (très « chaussée aux moines »), les insinuations douteuses ou les anachronismes, les confusions volontaires ou les omissions brutales, entre autres procédés peu glorieux pour quelqu’un qui aspire au best-seller ? Avec toujours, en toile de fond, la fâcheuse tendance de l’Eglise catholique à mener des campagnes de désinformation ou de diffamation, l’Opus Dei décrite comme une secte et le prétendu mariage de Jésus avec Marie-Madeleine : le scandale ne peut que mieux se propager.

Drôle de méthode : à des années lumières du roman historique qui brode sur une époque donnée mais avec des personnages imaginaires, Dan Brown invente une histoire se déroulant de nos jours et qui utilise des faits historiques réels en les détournant de leur propre sens : il cite d’authentiques événements mais ce qu’il en dit est très souvent faux. Le lecteur est trompé malgré lui à moins d’être une pointure en histoire de l’Eglise et il faudrait être naïf pour croire que l’auteur est purement et simplement d’une ignorance crasse, même en cette période d’inculture religieuse où le monde occidental a perdu une partie de son identité chrétienne. On pourrait croire au génie de Dan Brown si l’on ne s’attardait pas quelques instants sur les sources de son inspiration : le mythe de Rennes-le-Château et de l’abbé Saunière, la création en 1954 par un certain Pierre Plantard de Saint-Clair de l’association loi de 1901 au nom jusqu’alors inconnu de « Prieuré de Sion », enfin et surtout l’ouvrage « L’énigme sacrée » de Henry Lincoln, Michael Baigent et Rochard Leigh, best seller ésotérique aux Etats-Unis publié en 1982. Le lecteur attentif notera que Dan Brown est d’ailleurs obsédé par les best-sellers, un mot qui revient souvent dans son livre. Proprement machiavéliques, ni l’auteur ni l’éditeur ne se sont demandé si la fin justifiait les moyens : tout a été bon pour assurer les ventes. Pari gagné !

Dan Brown a réussi un joli coup médiatico-éditorial en empochant environ 40 millions d’euros et pourra donc s’offrir le jet privé décrit dans son roman – ce qui, au passage, lui permettra de mieux savoir comment fonctionnent les aérodromes. Le scandale n’a jamais autant rapporté, surtout lorsqu’il est mûrement organisé par l’auteur et l’éditeur, à la frontière de la manipulation des lecteurs, laissés sur leur fin au terme d’un suspens indéniable. Une fin abracadabrantesque s’il en est, voire même bâclée, sans parler de l’injure pour le lecteur chrétien, en particulier catholique. Dieu merci, le da Vinci Code a aussi contribué – et continuera encore – à remplir l’église Saint-Sulpice de nombreux touristes – que les paroissiens se sont empressés d’évangéliser – et des millions de plagistes amateurs de polars se seront posé des questions sur le christianisme. Espérons que ce sont les bonnes et qu’ils trouveront tôt ou tard la réponse à leurs légitimes interrogations. Après tant d’égarement, ce serait un juste retour des choses.

(1) Code Da Vinci : L’enquête, de Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Ed. Robert Laffont, 279 p., 19 euros. Commander sur Amazon.

One thought on “The Da Vinci Code : un succès calculé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *